Des bananes pour un visa

La première fois que je suis entré dans un champ de bananes, je me suis senti un peu con. C’était loin, très loin, de l’idée que je m’en faisais.

Je pensais que j’allais y trouver du sable, du soleil, des arbres exotiques garnis de longues feuilles tropicales, des cocktails fruités, des mannequins russes en bikini, des chatons dansant la claquette et des petits anges tout nus. Résultat : des rangées de bananiers enlisés dans la boue, des araignées, des crapauds, des insectes gros comme des rats et une colonie d’Indiens en mal de visa. Tout cela en pleine saison des pluies. L’un de mes jobs d’étudiant fauché les plus difficiles.

Mon boulot : récolter des régimes de bananes. Dès le lever du soleil, je suivais comme un toutou le chef d’équipe courir dans la boue. Dès qu’il repérait un régime prêt à être récolté, il me positionnait dessous et entaillait d’un grand coup de machette le tronc du bananier. Sous le poids du régime, entre 25 et 40 kilos, l’arbre s’affaissait jusqu’à rompre et je récupérais les bananes sur mon épaule. Si tout se passait bien, mon chef coupait la branche du régime au moment où je le réceptionnais et je pouvais équilibrer tranquillement ma charge et aller la déposer dans la remorque du tracteur qui avançait doucement au milieu de l’allée. Si tout ne se passait pas bien, le bananier me tombait sur le coin de la gueule ou, plus fréquemment, je me gaufrais lamentablement dans la boue.

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Ouais nan mais lui il a de l’expérience, ça se voit tout de suite.
© Brian Cassey – The Australian

La récolte suivait un rythme plutôt soutenu et devenait rapidement éprouvante. Mes seuls moments de pause étaient les demi-heures à conduire le tracteur, tout doucement, pendant que la pluie remplissait mes bottes et me pénétrait jusqu’aux os.

Pourquoi se faire tant de mal alors qu’on est au bout de monde ? Dans mon cas, pour gagner un peu de thunes. Dans le cas de mes collègues, pour choper un titre de séjour. Dans mon équipe, en plus de deux Australiens un peu cinglés et d’un Néo-zélandais complètement chtarbé, six ou sept Indiens en cours d’immigration. Un visa vacances travail comme le mien dure un an, et quiconque souhaite le renouveler doit travailler trois mois dans l’agroalimentaire. Le principe est un peu le même pour d’autres types de visa et si ces Indiens se faisaient suer à ramasser des fruits, c’était avant tout pour s’installer dans le pays.

Malgré la dureté de notre tâche, on s’est quand même bien marré. On a ri dès mon premier jour, quand toute l’équipe m’a poussé à goûter cette « sorte de nectar sucré au goût de bananes, c’est trop bon tu vas voir », qui coulait d’une fleur de bananier et qui était en fait plus infâme que de la glu mélangée à du réglisse. On a ri le deuxième jour, quand on a croisé l’équipe de Fanchou, et que je l’ai poussé à gouter cette « sorte de nectar sucré au goût de bananes, si si j’ai essayé hier je te promets c’est trop bon ». J’ai ri juste après, quand l’un des Indiens m’a demandé « What means « Putain, enfoiré » ? ». Et puis on a ri tous les jours en jouant avec des crapauds. Un Indien sur deux en a peur, au point que si vous en agitez un sous son nez, mort ou vivant, il détale en courant et en hurlant pendant que tous ses potes sont pliés en quatre.

banaes-visa-tullyLa grenouille, symbole de la ville de Tully, capitale de l’Australie des bananes

Avec les Australiens c’était un peu moins drôle. Comme la fois où, après un « hey frenchy !» de mon chef, je me suis retrouvé nez à pattes velues avec une araignée de la taille de ma main. Ou cette autre fois où ce même chef s’est amusé à titiller un serpent de 10 mètres de long avec sa machette. Sinon un jour j’ai vu un wallaby traverser un champ, c’était sympa.

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Coucou, toi.

On n’avait pas beaucoup le temps de parler, et je connaissais assez peu la vie privée de mes collègues. Peu importe : se retrouver tous les jours dans la boue, affublés de fringues dégueues et puantes, à faire le même job difficile et ingrat, nivelait les classes sociales et faisait oublier les origines.

Pour moi, ce job signifiait toutefois moins que pour eux : si j’ai rapidement préféré dépenser le peu que j’avais gagné dans une chouette auberge au bord de la mer et de la bière, il m’a fallu quelques temps avant de me rendre compte de l’importance de cet emploi pour les Indiens. C’était deux mois plus tard, dans un centre commercial de Sydney. Par le plus grand des hasards, j’y ai croisé l’un de mes anciens collègues. Costard foncé, col de chemise ouvert, chaussures en cuir et très large sourire, il rentrait tout juste de l’hôpital où il venait de prendre son poste de chirurgien.

(Photo de une © lucilepestre)

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