La connasse d’Abou Dhabi

Quand elle s’est installée près de moi dans la salle d’embarquement, j’étais loin de soupçonner ce que cachait son apaisant sourire.

Elle était chargée je lui ai fait de la place. »Bonjour. » « Bonjour. » « Je rentre de Thaïlande. » « Et moi d’Australie. » La discussion est venue naturellement. Parler à quelqu’un me faisait du bien. J’aurais du garder la tête dans mon bouquin.

C’était un mercredi, à l’aéroport international d’Abou Dhabi. Cela allait faire quinze heures que j’y étais en escale. Arrivé de Sydney la veille à 23h10, je redécollais pour Paris une demi heure plus tard. La dizaine de micro-siestes et les centaines de pages avalées n’avaient pas suffit pour m’empêcher de trouver le temps un tantinet long. Je n’avais plus qu’une envie : monter dans cette saleté d’avion, rejoindre Paris, sauter dans mon train, traverser la moitié de la France et m’affaler dans le canap’.

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Tel est le plafond que j’ai dû admirer pendant quinze heures.

J’étais le premier à m’engouffrer dans la salle d’embarquement. D’autres voyageurs sont arrivés petit à petit. Parmi eux : Machine, ses sacs et son joli sourire naïf.

Après dix minutes à ses côtés, j’aurais volontiers signé pour quinze nouvelles heures d’escale si en échange elle cessait de jacter. Insupportable ! Elle venait de passer un mois en Thaïlande et, non-contente de me raconter son voyage, m’a embarqué dans le récit détaillé de ses emmerdes.

Quinze heures ! Quinze heures à me tortiller sur de froides et dures banquettes d’aéroport à la recherche d’une position acceptable, et cette connasse pensait qu’entendre ses histoires de pauvre fille perdue dans un monde trop grand pour elle allait me distraire.

Patient et poli, contenant mon bouillonnement intérieur derrière un visage neutre et des « nooon » et de « hooo » réguliers, j’attendais de quitter la salle d’embarquement pour pouvoir tranquillement oublier son existence. Le masque inerte derrière lequel je cachais mon agacement résista jusqu’à l’arrivée des navettes et l’ouverture des portes de la salle. Profitant du soudain mouvement de foule pour me faire happer par le mur de voyageurs et de bagages, je disparaissais alors de la  vue de ma pipelette.

Le cœur léger, je grimpais dans l’avion pour constater avec grand plaisir que j’étais placé côté hublot. Sacs rangés et chaussures délacées, je consultais la liste de films, me réjouissant déjà de passer les prochaines heures un casque vissé sur les oreilles, ne détournant mon attention que pour commander un plateau de nourriture sèche et industrielle et une petite bouteille de vin rouge.

Mais à peine avais-je choisi mon deuxième film qu’une voix tout droit sortie de l’enfer anéantit mon allégresse naissante.

« Ah trop cool : on est à côté ! »

Les heures suivantes comptent, aujourd’hui encore, parmi les plus longues de ma vie. Ni l’excuse de la sieste ni celle du film n’ont pu la faire taire. Je n’ai eu droit à son silence qu’une petite heure, lorsqu’elle-même décida de dormir.

Je pensais avoir vécu le pire, quand à mi-parcours elle entreprit la mise en place d’un plan diabolique. Grâce aux rares occasions que j’ai eues de m’exprimer, la bavarde avait compris qu’en arrivant à Paris, je devrais rejoindre la gare Montparnasse et y prendre un train pour Rennes.
« C’est pas bête ça, je vais t’accompagner jusqu’au Mans. J’irai chez ma mère« , décida-t-elle alors, tout heureuse.

Mon timing était serré : je disposais de moins de trois heures pour faire Roissy-Montparnasse. Paris était encore une énigme pour moi, aussi m’enquis-je auprès de locaux présents dans l’avion du parcours le plus rapide en RER/métro. L’itinéraire en tête, mon boulet et moi nous sommes jetés dans une rame avec bon espoir d’arriver à temps.

« J’ai vécu des mois à Paris, on sera largement à l’heure à Montparnasse ». Le boulet se voulait rassurant, mais au premier changement de ligne, Connasse avait le nez collé sur le plan du métro, parfaitement incapable d’identifier la station dans laquelle nous nous trouvions. Perdant patience, je lui fis alors clairement comprendre que je n’avais pas le temps de m’occuper d’elle et que si elle voulait prendre son train, elle n’avait qu’à me suivre. Il était plus de 20h, mon train partait à 21h15.

Malgré la présence indésirable de la jacasse, le trajet jusqu’à Montparnasse se passait plutôt bien, et même si je ne cessais de regarder ma montre, je savais que seul un gros imprévu pouvait à présent me faire manquer mon train.

« Merde, ma valise ! »

Complètement paniquée, Connasse m’attrape par le bras et me demande quoi faire. Nous sommes sur le quai de la ligne 13, elle a oublié sa valise dans le RER B, plusieurs couloirs derrière nous. Je tremble, mais moins qu’elle. Nous rejoignons rapidement le quai du RER. Pas de trace de valise, ni de métro. Je lui dis de choper un agent. Elle veut que je reste avec elle. Je lui dis que je ne pourrais pas faire grand-chose de plus pour l’aider.  Elle insiste d’une voix tremblotante et commence à pleurer. Je ne lui dis pas que j’ai envie de lui dévisser la tête et me résigne à rester. Juste quelques secondes. Les secondes se sont transformées en minutes avant qu’enfin un couple de conseillers ne passe par là. Je leur colle alors la pipelette étrangement muette dans les bras, leur fais un rapide topo et me barre sans regarder mon fardeau dont j’avais déjà oublié le prénom.

Huit minutes plus tard, après une course folle dans les couloirs du métro, me voilà au guichet, haletant et en sueur, près à retirer mon billet.

« C’est pour le train pour Rennes, à 21h15. »

« Désolé monsieur, il est parti il y a deux minutes. Prochain départ demain matin, à 5h50. »

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