Recruteur de donateurs

Afin de survivre à la jungle canadienne et connaissant le faible volume horaire de mon stage (10 heures par semaine), j’ai décidé avant de quitter la France de me munir d’un Permis Vacance Travail. Le but évident était de trouver un emploi et d’envisager des rentrées d’argent pour me payer des binouzes.

Trouver un emploi au Canada est plus facile qu’en France, mais pas autant qu’on le croirait. S’il est impressionnant de voir le nombre de commerces et de cafés qui affichent sur leurs vitrines « Employé(e) recherché(e) », ce n’est pas si simple de se faire embaucher. Avant de trouver un travail, j’ai déposé une quinzaine de CV, principalement dans des cafés et restaurants, en réponse à ce genre d’annonce mais également de manière spontanée. Malheureusement, toutes mes candidatures ont été des échecs. Je pense que c’est ma disponibilité un peu courte (je quitte Montréal dès début avril) qui a dissuadé mes éventuels employeurs.

Toujours à l’affût d’un travail, j’ai tout de même fini par trouver, dans le métro, une opportunité intéressante. C’était il y a un mois, via un grand jeune homme barbu dont les dreadlocks dégueus dépassaient de son bonnet. Il m’a abordé pour me parler d’une ONG et me proposer de donner. Sans argent, difficile. Mais comme j’avais cinq minutes, j’ai tapé le bout de gras, et quand j’ai appris qu’il n’était pas bénévole mais rémunéré, je lui ai aussitôt filé mon numéro.

Trois jours plus tard, je passais un entretien collectif.

Une semaine plus tard, j’étais en formation.

Une semaine et un jour plus tard, j’étais sur le terrain.

Ceux qui vivent en ville et se font alpaguer tous les quatre matin par des mecs qui portent un gilet « Croix Rouge » savent de quel job il s’agit. Pour les autres, petit aperçu. Nous sommes par équipe, dans le métro ou dans la rue, à attendre que des personnes nous croisent. Nous les interpellons alors, à chacun son client. S’ils s’arrêtent (3 à 4 % des gens je dirais), nous leurs demandons deux minutes de leurs temps. S’ils acceptent (50 % des personnes arrêtées), nous leurs faisons un speech sur l’ONG présentée, la mienne étant Plan International. Ensuite nous leurs proposons d’aider par l’intermédiaire de dons et c’est très souvent à ce moment qu’ils se remémorent qu’ils sont en retard à quelque chose d’important.

Pendant les deux premières semaines de ce job, j’étais à l’essai. J’étais payé 10 $ de l’heure, et pour être embauché et passer à 12 $, je devais rapporter en moyenne 4 $ par heure de dons à Plan*.

Après deux semaines d’essai, j’étais en moyenne à 1,15 $ rapportés en une heure.

C’est vrai que demander à des gens que l’on connaît depuis 2 minutes 30, dans un environnement confiné, bondé et hyperactif, de donner 35$ par mois pour la bonne cause, et d’insister s’il refuse, et de ré-insister s’il refuse encore, et de ré-ré-insister s’il refuse une troisième fois, c’est d’un naturel tellement évident que je ne comprends pas pourquoi je n’y arrive pas en dormant. J’ai bel et bien été formé à négocier trois fois avec un éventuel donneur, le principe du jeu étant de prendre le mec en face pour un menteur, qui a les moyens de donner, qui a le temps de te parler, qui n’a pas trois enfants dont un qui est malade, qui ne donne pas déjà à d’autres ONG, qui n’est pas SDF, qui ne s’est pas kidnappé sa carte de crédit par les Vogons, etc etc…

Donc, n’étant définitivement pas à l’aise avec cette triple négociation, j’ai énormément galéré à faire du chiffre. D’un autre côté, je m’arrêtais presque volontairement à chaque fois à la première étape : parler de l’ONG et de leur boulot, et dire aux gens : « si tu veux nous aider, tu peux ». Pour le reste, le mec, s’il veut donner, il donne, s’il veut pas, il donne pas. Je ne lui vends pas une téloche, je ne vois pas trop l’intérêt de négocier.

Enfin bon. Comme ils sont cools, mes patrons m’ont étendu mon essai de UN jour, pendant cinq jours. Autrement dit, je dois avoir fait 4 $ de l’heure à la fin de mon premier jour. Sinon, je suis viré, si oui, j’ai un deuxième jour avec le même objectif. Et ainsi de suite pendant cinq jours. Autrement dit, je ne vais pas faire de vieux os là-dedans…

Malgré tout, l’expérience aura été enrichissante, et après mes deux premières semaines de boulot, j’ai pu noter une liste de rencontres assez marquantes.

Outre les personnes qui passent en ayant bien fait attention à éviter ton regard et à ignorer ton « Bonjour monsieur, ça va ? », outre les réponses les plus banales qu’on entend à longueur de journée (« Désolé, j’ai pas le temps », « Non merci, je suis en retard », « Je peux pas m’arrêter, ma Dolorean est en double file, et je suis attendu en 1985 »), outre les réponses franches qu’on entend plusieurs fois par jour (« Oh non, vraiment, pas ce soir, je suis pas d’humeur ! », « Je veux bien t’écouter, mais je te préviens, je ne donne pas ! ») et outre les trois ou quatre personnes qui t’abordent chaque jour et te demande leur chemin parce que c’est écrit Plan sur ta veste, voici les cinq réponses les plus cocasses et originales qu’il m’ait été donné d’entendre en deux semaines.

1. La meilleure esquive

El Cojano : « Bonjour Monsieur. Vous auriez une minute ? »

Le monsieur, en marchant vite : « Non mon gars, désolé, j’ai pas le temps. Mais je sais que c’est pour la bonne cause et si tu étais mon fils, je serais fier de toi ! »

2. La meilleure excuse

Une dame, la cinquantaine, m’a écouté faire mon speech pendant cinq minutes sur la façon dont Plan aide les enfants dans le monde. Très intéressée, elle a même posé des questions pour en savoir plus. Puis est arrivée la question fatidique…

El Cojano : « Je vous vois sensible, sachez madame que si vous souhaitez aider PLAN à aider ces enfants, vous pouvez en parrainez un dans le monde, sous forme d’un don de 35 $ par mois ».

La dame : « Oh, non, je ne peux pas ! J’ai un cancer, et je dois payer mon traitement. »

3. La meilleure sortie

Dans le quartier gay de Montréal, près d’une bouche de métro, j’arrête un jeune homme aux cheveux roses et au slim très moulant. Comme à tous, après mon speech, je lui demande s’il veut donner.

« Je peux pas, je suis étudiant, et c’est dur comme budget. »

El Cojano, pas chiant sur la négociation : « Ouais je comprends bien, je suis étudiant aussi. C’est pas grave mec, mais quand tu te sentiras capable de donner, penses-y ! »

La tarlouze : « Okay, je verrai ça »

El Cojano : « Cool, bonne journée à toi »

La grande folle, se dandinant et affichant un regard et un sourire intéressés. « Huuuum »

El Cojano : « Tu vas rater ton métro. »

La tapette aux cheveux roses : « Oh rien ne presse, j’aime bien parler avec toi… »

4. Le meilleur activiste

Dans un métro, un soir, j’arrête un homme qui avait l’air normal. Après deux phrases de présentation de l’organisme, j’ai déjà appris que le mec a 39 ans, est un Hispano-marocain, qu’il est diplômé en théologie, en histoire, en géographie et qu’il prévoit bien de devenir ingénieur en aéronautique. Un peu bizarre, mais bon après-tout, les génies sont partout. Et ceux qui voudraient l’être encore plus.

El Cojano : « Vous êtes sensibles aux problèmes rencontrés par les enfants dans le monde ? »

SuperMenteur : « Oh oui très ! J’estime qu’il y a énormément de fléaux à éradiquer dans le monde : la faim, l’eau, la santé, les catastrophes naturelles, l’homosexualité… »

El Cojano : « L’homosexualité ? »

Tronche de Cake : « Oui, c’est un acte contre nature. Dieu a créé l’homme et la femme car ils sont compatibles et peuvent faire des enfants. L’homosexualité est donc un fléau qu’il faut éradiquer ! »

5. La meilleure improbabilité

El Cojano : « Hello, comment ça va ? T’as une minute ? »

Un jeune homme a l’air sympa : « Oui pourquoi pas, c’est pour quoi ? »

El Cojano : « Ah tiens, tu as un accent français ! »

Jeune homme très cool : « Ouais, et toi aussi. »

El Cojano : « Exact ! Et tu viens d’où ? »

Jeune homme décidément très bien : « De Bretagne. »

El Cojano, la main tendue : « Excellent ! Enchanté, Thibaut, de Loudéac ! »

Jeune homme hyper génial, éclatant de rire : « Oh putain c’est pas vrai ! Je suis de Saint-Barnabé ! »

S’en est suivi un dialogue d’un quart d’heure sur les voisins et les amis de chacun, le lycée Saint Joseph et ses profs… et pas un mot sur Plan International.

 

*En effet, payer un mec 10 $ pour qu’il n’en ramène que 4 ne paraît pas rentable. Mais comme les dons se passent en moyenne sur un an, ma seule heure de taffe aurait rapporté 12 fois 4 dollars. 

 

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