Giselle ma belle

New York fait partie de ces endroits qui donnent l’impression que ce qu’il s’y passe ne pourrait pas arriver ailleurs. « Only in NYC », quoi. Exemple vécu : se faire draguer par une top-modèle vénézuélienne en plastique.

J’étais invité à un barbecue chez mes proprios. Un dimanche qui faisait partie de ces jours où sans comprendre pourquoi, tu passes ta journée à faire des rencontres improbables.

J’ai commencé cette journée en traversant le Bronx, assis à l’arrière d’un bus pendant une heure, en compagnie de cinq de mes colocataires. Parmi eux Max le Kazakhe, Alex le Moldave, Igor et Anton les Ukrainiens. Quatre russophones. Au rythme d’un running gag au début gentiment marrant mais très vite devenu assez lourd, nos discussions construites de savantes comparaisons de nos pays et cultures respectifs, selon des critères bien spécifiques (bouffe, filles et alcool), étaient coupées toutes les 10 minutes par différents débats en russe qui semblaient, vraiment, très intéressants. Mais qui m’obligeaient, toutes les 10 minutes, à croiser le compréhensif regard exaspéré de Michael l’Italien, qui, bien que très sympa, était un abruti.

Ce n’est qu’une fois arrivés chez nos chers propriétaires, à Yonkers, première ville de banlieue au nord de New York, que nos vies sociales à tous les six entrèrent dans leur phase d’hyper activité la plus décadente.

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Notre trajet jusqu’à Yonkers.
En bleu, quand ça parlait anglais. En rouge, quand ça parlait russe.
©Google Earth et puis aussi un peu de Photoshop

« Tu dois être Thibaut ! Comment vas-tu ? »

« Elle parle français ! »

Première surprise : ma propriétaire Magaly, quinquagénaire très gentille, que je voyais pour la première fois après avoir échangé avec elle une putain de quinzaine d’emails en anglais, était d’origine haïtienne. Et, de surcroît, parlait français.

Avec elle vivaient ses trois filles, jeunes américaines tout à fait normales (=répondant à l’image des jeunes américaines donnée par Hollywood) et son mari Gary, pianiste professionnel dont les trois pianos à queue se partageaient le salon et le hall d’entrée et qui s’est dévoué à un agréable concert privé une fois la nuit tombée. Mais aussi sa maman et sa tante, deux Haïtiennes âgées qui ne connaissaient que le créole quand elles piaillaient entre elles et qui jonglaient sans prévenir et sans même s’en rendre compte entre français, espagnol et anglais quand elles parlaient aux autres.

Je l’ignorais en arrivant, mais nous n’étions pas les seuls invités. Magaly et Gary ont des locataires chez eux et un peu partout dans le Bronx, et tout ce petit monde-là était convié. Rapidement se formèrent des groupes distincts et presque logiques, surtout pour les deux cons qui en avaient marre d’entendre parler russe à longueur de journées. C’est ainsi que Michael, ravi de rencontrer là un autre Italien, s’est rué vers lui pour entamer une discussion rythmée de rapides et amples mouvements de bras. Et que dans le même temps, je faisais connaissance avec une Française, la trentaine, qui avait abandonné sa vie parisienne avec la ferme intention de s’installer à New York. Bien qu’à l’école, son niveau d’anglais n’atteignait pas celui d’un CM2 et – là, c’est du lourd – neuf mois après son arrivée, elle était toujours persuadée que le New Jersey était un quartier de la ville.

Étaient également présents deux Saoudiens, un Arabe de cinquante berges (qui a picolé toute la journée sans dire un mot et dont on n’a jamais su ni d’où il venait, ni même s’il était invité) et cinq jeunes filles mongoles quasi-identiques dans leur style de petites asiatiques frêles et bridées en robe à fleurs.

A l’heure de l’apéro, vingt-trois personnes occupaient donc toutes en même temps le rez-de-chaussée de la maison. L’ambiance particulièrement agitée qui en découlait était difficilement évitable. Discrètement installées dans leur coin, les deux mamies observaient Alex et Anton concourir à celui qui fera glousser les Mongoles le plus fort. A côté d’eux, les deux Italiens, alors en plein débat sur ce que je devinais être du foot, se faisaient interrompre sans relâche par l’un des Saoudiens en quête de bons conseils, auprès de ces deux clichés de la drague, pour se choper une Américaine. Son concitoyen multipliait quant à lui les allers-retours entre le salon et sa chambre pour se shooter à on-savait-pas-trop-quoi-mais-ça-avait-l’air-violent. Dans le hall d’entrée, Gary débriefaient ses trois filles avant de les envoyer faire des courses, alors que Magaly, suivie de près par Max qui tenait absolument à aider, courait dans tous les sens pour être sûre que tout était fonctionnel. De mon côté, j’aidais la Française désespérément teubé à installer Firefox sur son ordinateur, tout en souhaitant vivement rejoindre Igor, qui avait entamé tout seul une enquête approfondie des différentes marques de bières que les Américains pouvaient proposer à un barbecue.

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Oh yeah !!
©BlackBerry d’amour

C’est au moment le plus brouillon de ce foutoir domestique qu’apparu Giselle. Et le bordel ambiant se transforma soudainement en un calme déconcertant.

Sans les faire grincer, Giselle descendait doucement et avec grâce les escaliers en bois. Sa légère robe aux larges motifs à fleurs, emmenée par le délicat et régulier mouvement d’un bassin incroyablement rebondi, semblait flotter au ralenti. De taille moyenne, la jeune femme fine se remarquait à ses formes abusivement généreuses et à sa longue chevelure noire. Son joli teint mat trahissait ses origines sud-américaines. Élégante et soignée, son apparition dans la pièce principale détourna les regards de tous et apaisa presque instantanément les esprits de chacun, exception faite des deux mémés qui se mirent à pouffer dans leur coin. Sa robe courte, échancrée et décolletée laissait s’exprimer tout son charisme. Deux grosses boules de charisme bien rondes et bien fausses, qui n’ont pas eu besoin de dire un mot pour faire taire toute l’assemblée.

D’un geste suave et d’un sourire exagéré, Giselle salua l’ensemble des convives. Dans le même temps, son œil perçant balayait les nouvelles têtes. Au moment où nos regards se croisèrent, je ne savais pas si je devais rire ou rougir. Je jetai mon dévolu sur une bière que je décapsulai d’un geste coutumier, vif et adroit. Après une rapide présentation de chacun par Magaly, Giselle avait choisi sa cible : au diable les terroristes en reconversion, les Russes en développement et les Ritals en crise, ce sera le Français. La valeur sûre.

Elle s’assit donc en face de moi et croisa ses jambes d’un large mouvement qui fit glisser le bas de sa robe. Les cuisses découvertes, elle positionna langoureusement son buste et son visage en avant. Elle posa son bras gauche sur la table pendant que le droit appuyait discrètement contre sa poitrine. Elle parlait doucement. Parfois même elle chuchotait.

« Je viens du Venezuela. Je suis à New York pour apprendre l’anglais. Je veux être une actrice. Je prends des cours de théâtre au New York Film Academy. J’y vais trois fois par semaine, le reste du temps je reste ici, avec Magaly, elle m’aide à apprendre l’anglais. Manhattan, c’est trop loin, il faut traverser tout le Bronx. Mais j’y vais souvent la nuit. Pour danser et m’amuser, et je dors chez des amies. D’ailleurs je voulais y aller ce soir, mais ça ne plairait pas à Magaly. Peut-être demain plutôt. A moins que, je ne sais pas… Tu voudrais pas m’accompagner ? J’ose pas y aller toute seule, Magaly ne serait pas contente. Non. Je vais rester ici, j’irai demain.

Je vais être actrice. Je vais y arriver. Tu es Français c’est ça ? J’adoooooore la France ! Mon père – qui a beaucoup d’argent – a des amis en France. J’y suis allée l’été dernier. Je suis restée dans le sud, sur la Côte de… Ouh ! J’ai oublié le nom. La Côte de quoi ? Non, me dis pas ! Je vais trouver… La Côte de, de… Oui ! D’Azur ! Hé, je t’avais dis de ne pas me le dire, ah ah ah ! J’ai aussi vu des courses de chevaux, à l’hippodrome de Longchamp. J’ai aaadoré ! J’ai parié, mais j’ai rien gagné, je suis pas très douée pour ça. J’ai aussi été à Paris. J’adoooore faire du shopping sur les Champs Elysées. Mais il y a trop de monde…

Je vais être une actrice bientôt. Dans mon pays, je suis mannequin. J’ai fait la couverture de Vogue. Attends. Tiens, regarde, ce sont des photos de moi, je suis mannequin au Venezuela. Mais j’en ai marre, je préfère être actrice.

Le Facebook de la jeune femme est public et elle ne s’en prive pas.
© Personne

Et toi ? Qu’est ce que tu viens faire à New-York ? »

A peine m’étais-je présenté comme stagiaire en journalisme qui partageait un petit appartement du Bronx avec huit autres gars qu’elle mit fin plus ou moins poliment à la discussion. Giselle, désespérée de voir que le seul beau gosse bon parti potentiel de l’assemblée était fauché, a passé le reste de sa soirée à déambuler du popotin à droite à gauche. Et à s’amuser des assauts répétés de Michael, lui dévoilant progressivement un peu plus de décolleté, pour finalement, lassée de son jouet, lui mettre un gentil vent en allant se coucher, seule, bien avant la fin des festivités.

Sur le chemin du retour, mes colocataires et moi-même avons partagé nos études visuelles du corps de Giselle, et en avons conclu qu’elle était composée à 65% de matière non naturelle.

Une main de fer, un cœur de pierre, le reste en silicone.


Et un extrait du concert privé de Mister Gary pour terminer.
(Au fond à gauche, Michael, qui s’est vite remis de son rateau avec Giselle et a trouvé une nouvelle cible.)

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