Ascenseur pour les patauds (De la verticalité à Manhattan)

Au bout du couloir, les trois ascenseurs de l’immeuble partageaient le mur du fond avec la porte menant aux escaliers. Ils étaient vraiment très pratiques. Déjà, ils allaient vite, ce qui valait mieux pour monter 21 étages. Ensuite, ils étaient trois. Et il y en avait (presque) toujours un de libre.

Ces ascenseurs étaient les seuls endroits où je croisais des gens qui, comme moi, travaillaient dans cet immeuble de la Cinquième Avenue. Parfois en costards cravate ou tailleur. Parfois en jean, chemise à carreaux et grandes lunettes noires de hipsters. Parfois en tenue de sport. Toujours avec un truc à boire ou à bouffer.

Le voyage durait en moyenne 51 secondes (et demi). Et je n’étais que très rarement seul dans ces petits espaces clos. J’en profitais alors pour faire comme dans les films. Entrer, me retourner, me positionner bien au centre d’une posture droite et fière, appuyer sur le bouton d’un mouvement ferme et décidé et regarder droit devant, scruter un point imaginaire, en attendant que les portes se ferment progressivement et symétriquement sur mon visage.

Ou bien je m’imaginais en grand patron pressé, le bras plein de dossiers, profitant des portes d’un ascenseur pour conclure avec théâtralité une conversation sans intérêt.

Best running gag ever, dans La Classe Américaine.

Partager, plusieurs fois par jour, cette petite minute de traversée des étages avec des personnes différentes permet de réaliser qu’à Manhattan, le trafic vertical est aussi important que le trafic horizontal. Les New-yorkais voyagent en trois dimensions. Un peu comme Spiderman, mais en moins vite.

Le matin, j’arrivais seul. Mis à part un léger « Hello », voire un timide « Mornin’ » ou un nonchalant « Wich floor ? », les échanges entre colocataires temporaires de cabine d’ascenseur étaient assez restreints.

Le soir, on repartait à plusieurs. Et mises à part nos discussions de co-stagiaires (en français, pour taquiner un peu nos voisins de cabines), les seuls mots que l’on pouvait entendre avant d’appuyer sur le bouton qui nous redescendrait au rez-de-chaussée étaient à base de « Hold on please ! » lancés par des travailleurs trop pressés de se barrer du boulot pour attendre le prochain ascenseur.

Comme ce soir-là.

On était en pleine semaine, genre un mardi ou un mercredi. Vers 19 heures, au moment de rentrer dans ce dernier ascenseur bien mérité, le fameux « Hold on please ! » retentit à travers le couloir. Sauf que cette fois-là, ça ressemblait plus à un « Pfou… Hold on please ! Pfou… Pfou… »

Pendant que je bloquais les portes, un type arrivait depuis l’autre bout du couloir. La quarantaine bien bedonnante, il portait un short bleu ciel, un maillot jaune et des chaussures de sports qui laissaient s’échapper des chaussettes blanches remontées à mi-mollet. On devinait le mec prévenant quant à ses problèmes de transpiration, car il arborait aussi un bracelet et bandeau éponge, ainsi qu’une serviette autour du cou. En prime, il agrippait férocement de sa main droite une bouteille d’eau vitaminée et colorée.

Il a parcouru la quinzaine de mètres qui le séparaient de l’ascenseur à petites foulées et en soufflant, accompagnant sa démarche ridicule de grand mouvements d’épaule non moins pathétiques. En entrant, bien que le bouton du rez-de-chaussée était déjà enclenché, il dirigea son index vers le tableau, pressa le numéro 22 et continua de sautiller en haletant pendant que les portes se refermaient.

Nous quittions donc le 21ème étage pour le 22ème, où trônait, seule, une salle de sport.

Et je découvrais en même temps un nouveau concept à l’américaine : préférer l’ascenseur à l’escalier pour faire de l’exercice.

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