Le massacre de « Sing, Sing, Sing »

« Sing, sing, sing, everybody start to sing like dee dee dee, bah bah bah dah
Now you’re singin with a swing » 

Ces paroles ont été écrites en 1936 en introduction d’un des plus grands classiques du jazz. Sing, Sing, Sing (With a Swing), de son nom complet, a été récemment popularisé grâce à la bande annonce du film The Artist (sans pour autant faire partie de la bande originale).

Cette œuvre, nous la devons à un certain Louis Prima, dont le surnom, The king of swingers, lui vaudrait aujourd’hui d’être confondu avec DSK (swinger signifiant également échangiste). Mais si le chanteur de la Nouvelle-Orléans est bien le compositeur du morceau, l’histoire l’attribue le plus souvent à Benny Goodman.

The Benny Goodman Orchestra, 1937

Il ne faut pas longtemps au clarinettiste de Chicago pour adopter Sing, Sing, Sing et lui donner sa couleur instrumentale la plus célèbre : une première version est en effet enregistrée dès le mois de juillet 1937. Mais c’est le 16 janvier 1938, lors de son célèbre concert au Carnegie Hall de New York, que Benny Goodman assure un succès mondial et pérenne au morceau.

Ce concert est un double départ. C’est d’abord la première fois qu’un jazzman s’illustre au Carnegie Hall, faisant ainsi tomber son image de reflet de la haute société new-yorkaise, european style, qui venait là écouter du Wagner pendant que les Nazis envahissaient tranquillement la Pologne. Et le succès du concert permet enfin au jazz d’être accepté comme courant musical majeur par une grande partie des Américains, et donc du reste du monde.

Surtout, la prestation du Benny Goodman Orchestra de Sing, Sing, Sing lui donne une envergure telle qu’il peut dès lors, à peine deux ans après que Louis Prima l’eut couché sur le papier, jouir de son statut non-officiel de « classique du jazz »

Ce 16 janvier 1938, c’est presque la fin du concert lorsque les quinze musiciens entonnent les premières notes de Sing, Sing, Sing. La prestation dure plus de douze minutes. Douze minutes qui envoutent la salle et ses 2 760 spectateurs, devenus 2 760 marionnettes, répondant aux fils rythmés de la musique, ouverte par la swinguante majesté des batteries de Gene Krupa, saccadées de la puissance suspendue des cuivres et sublimées de la maestria des solos. Chacune de ces performances, subtilement appuyées du roulement de la batterie et cadencées de l’énergie de l’orchestre, ajoute son pesant de virtuosité et de magie. Quarante-cinq secondes pour le sax, 114 pour la trompette et encore 106 pour la clarinette de Benny Goodman lui-même. Trois solos mémorables qui enflamment la salle et éblouissent l’audience. Et pourtant moins prodigieux que le tout dernier. Car au terme de cette prestation en crescendo, Benny Goodman surprend son orchestre en donnant à Jess Stacy un solo totalement imprévu. Interloqué, le pianiste commence par faire marrer toute l’assemblée avant d’improviser ce qui sera considéré par certains comme la meilleure prestation de sa carrière.

Solo de Jess Stacy à partir de 9’25

(…) Ce qui est sorti de ses doigts était une élégante, impressionniste merveille aux fioritures classique qui réussissait pourtant à swinguer. C’était la plus belle chose qu’il ait jamais jouée, et c’était ironique qu’une performance si bariolée et nuancée vienne conclure un morceau si chaotique et grandiloquent »

a parfaitement résumé en 2005 le journaliste de jazz David Rickert.

C’est ainsi que grâce à Goodman, Krupa, Stacy et tout l’orchestre, Sing, Sing, Sing entame une épopée formidable et sans fin. Et voilà 75 ans que le morceau traverse le monde, de salle en salle, d’orchestre en orchestre, d’interprétation en interprétation.

Un petit tour sur YouTube suffit pour s’en rendre compte. Tout y est, à commencer par ces chanteuses aux robes bien rétro accompagnant un Benny Goodman septuagénaire transpirant, avec des lunettes de hipster mais encore plus génial que dans sa jeunesse, ou bien ce solo de batterie et de bruits de bouche, cet orchestre de lycéennes chinoises en costumes de marin, ces danseuses sexys et ce solo de piano/orgue complètement décalé sorti tout droit d’un dessin animé écrit sous LSD au plus profond du Monde Chelou 2.0 que même Fip ils diffusent pas ça, ou enfin ces jeunes mariés qui ouvrent leur bal de noces en justifiant les 5 000 $ de cours de danse dépensés ces derniers mois. Des dizaines de variantes, classiques, avant-gardistes, bizarres, ridicules, ou tout simplement géniales.

Sing, Sing, Sing s’est exporté jusque dans les cinémas, où plusieurs réalisateurs l’ont emmené. Woody Allen l’a notamment choisi à trois reprises, pour illustrer 1) le fantôme d’une mère envahissante (New York Stories, 1989), 2) une course poursuite dans une fonderie new-yorkaise (Meurtre mystérieux à Manhattan, 1993) et 3) une découverte de l’Enfer (Harry dans tous ses états, 1997). Martin Scorsese l’incrusta quant à lui dans les bandes originales de Casino (1995) et Gangs of New York (2002). Alors que les futurs Batman et Dr Wilson (le pote de Dr House) se déhanchaient comme des damnés sur les rythmes de la chanson pour pécho des meufs dans Swing Kids (1993). Et NON, pour la dernière fois, ce n’est pas la musique dans The Mask !

Swing Kids, de Thomas Carter (1993)

Hey Pachuco, dans The Mask (1994). Rien à voir.

Jusqu’à ce qu’on m’invite à profiter d’une croisière sur l’East River, je n’avais jamais eu l’occasion de voir une version live de Sing, Sing, Sing. J’étais alors un heureux ignorant. Car armé de tenues sexy, de fessiers rebondis et rebondissant, de paillettes et d’un violon électrique bleu à paillettes, le duo d’animation de la croisière captivait plus pour ses prestations physiques qu’artistiques.

J’étais à l’extérieur, sur le pont du bateau, quand retentirent, soutenues d’un sobre tapis aux sonorités électro, les premières notes de mon morceau préféré. L’expression faciale de ma très agréable surprise se transforma en un quart de seconde en celle d’un passionné scandalisé par ce qui semblait être le début d’un véritable massacre. J’accourrai à l’intérieur, la musique se faisait plus forte et l’ignominie, l’abomination de cette reprise devenait malheureusement plus réelle.

Au milieu d’une assemblée de curieux et emmenée par les rythmes baveux de son ordinateur, la jeune violoniste donnait tout ce qu’elle avait. Gauche, droite, gauche, droite. Bien appuyée sur ses jambes, les cuisses largement découvertes, elle se déhanchait à un rythme endiablé et offrait un spectacle des plus captivants. Concentrée sur les mouvements de son corps, la musicienne-danseuse parvenait à canaliser les regards de ses spectateurs sur les envolées incessantes des franges de son léger costume. Et si une paire d’yeux s’intéressait par malheur à la position de ses doigts sur son violon, trahissant là un quelconque intérêt pour la qualité de sa musique, elle lançait alors un regard malicieusement coquin, recadrant l’attention sur son minois, puis se retournait sensuellement en fermant les yeux, rappelant au dissipé que le spectacle se passait plus bas, juste sous ses reins.

Sa technique bien rodée envoûtait tous les esprits, qui, hypnotisés par le beau spectacle de ce délicat fessier, oubliaient que sa propriétaire était en train de commettre l’un des plus grands crimes de l’ère moderne. Ils n’entendaient même plus le carnage qu’était cette interprétation tout droit sortie d’une mauvaise boîte nuit du Nord-Pas-de-Calais. Une version « boum boum », aux rythmes conventionnés aux tendances contemporaines, délaissant l’enchantement de la mélodie et la magie du swing au profit de la laide et efficace facilité du tambourinage successif. Sing, Sing, Sing était détruit. Loin d’un bon electroswing, ce n’était en fait ni l’un ni l’autre.

Tout en enregistrant la scène pour conserver une preuve du délit, j’invoquais les esprits de Louis Prima, de Jess Stacy et de Benny Goodman afin qu’ils m’aident à ne pas succomber aux charmes de la violoniste et à rester concentré sur l’horreur de ses actes.

Le film était en boîte. Ce qu’elle a fait ne resterait pas un événement isolé et ne serait pas impuni. En sortant, je lui lançai un dernier regard de défi, tentant de lui faire comprendre que ça ne se passera pas comme ça, meuf. Elle me répondit avec un sourire charmeur et un clin d’œil.

Et je me disais que ce n’était peut-être pas de sa faute, après tout.

Le visionnage de cette vidéo est déconseillé aux oreilles les plus sensibles et aux amoureux du jazz.

Mentions spéciales au gars qui zyeute discrétos à la 55e seconde (pas évident sans la HD) et au timide à moitié chauve de la fin, un tout petit trop stoïque et cintré dans sa chemise blanche à manches courtes pour passer pour un mec crédible, genre « ah ouais, elle joue bien la meuf, j’ai pas du tout une érection ».

Une réflexion sur “Le massacre de « Sing, Sing, Sing »

  1. Oh merde, dur ! Merci pour rappeler en amont de ce viol acoustique que certains ont osé applaudir ce qu’est Sing, Sing, Sing dans l’histoire du jazz

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