La vieille peau qui vendait des serviettes

« Les gants de toilettes sont là, juste devant vous. Ils arrivent tout droit de chez le fabricant. Pas d’intermédiaire, c’est pour ça qu’ils ne sont pas très chers. Des serviettes ? Oui, sur l’étagère, ici. Elles viennent du même fabricant. Touchez un peu voir comme elles sont moelleuses. Et c’est de la qualité vous savez. Il faut les laver à 30, 40°C, pas plus, et elles resteront des années dans cet état. Moi je ne me fournis qu’ici vous savez.

Alors une serviette et deux gants, ça nous fait… 13,20 €. Je ne suis que vendeuse. Mais je sais que la gérante a le même fournisseur depuis des années. Vous allez voir, ce sont de très bons produits. Tout le monde revient. Il faut dire aussi que c’est un petit quartier ici. Ah vous êtes nouveau ? Vous allez voir, c’est très familial. Comme un petit village. Tout le monde connaît ma gérante, et moi aussi, à force. Et on est au courant de toutes les histoires. Même moi qui dois prendre le métro pour venir, j’habite dans le 11e. J’aurais bien aimé vivre ici, c’est très convivial. Je suis trop vieille maintenant. J’en ai marre de déménager.

Donc on a dit… non, pas 13,60, 13,20. Voilà. Votre monnaie… Voilà. Ce n’est pas souvent que des jeunes gens passent ici. Ah vous n’avez plus de douche ? Elle fuit chez le voisin ? D’où les gants de toilettes, je comprends. Oh je vous souhaite bon courage alors, ce n’est pas facile de trouver un plombier à Paris de nos jours. Enfin un bon plombier pas cher en tout cas.

Tenez, chez moi, je suis en travaux. L’autre jour j’avais de la flotte partout dans la cuisine, une vraie pataugeoire. J’ai fait venir un plombier, il a regardé et s’est gratté la tête. Je ne fais pas venir un plombier pour qu’il se gratte la tête ! Comme ça il était. « J’sais pas m’dame » qu’il m’a dit. Et il m’a fait payer le déplacement en plus ! 80 euros dites donc !

Finalement l’agence a fait venir des ouvriers. Des gros bonhommes qui parlent à peine français. Je n’ai rien contre les étrangers, mais c’est difficile de se comprendre. Ils travaillent la fenêtre fermée, en ce moment. Oui ils sont toujours là. Encore deux jours ils m’ont dit. Moi je ne travaille pas le lundi. Ils sont arrivés et ont mis le souk dans l’appartement. Ils ont commencé à faire de la poussière avec leurs outils. Je leur ai demandé d’ouvrir la fenêtre mais ils n’ont pas voulu. Ils ont froid qu’ils disent. Il ne fait quand même pas si froid ! Je me suis enfermée dans ma chambre mais la poussière passait par-dessous la porte. Ah non alors ! Dès qu’ils sont partis déjeuner j’ai tout aéré mais en rentrant ils ont tout de suite refermé les fenêtres. Et même pour eux, c’est dangereux, de respirer la poussière. Oh et ils prennent de la place, ils sont encombrants !

Je n’ai rien contre les hommes non plus : j’ai été mariée presque 40 ans, mais mon mari est mort aujourd’hui. Il m’a laissé un fils, je sais gérer les hommes, je vous dis. J’ai deux filles aussi, plus jeunes. Et ma deuxième a deux fils. Elle doit avoir à peu près votre âge d’ailleurs, 39 ans. D’habitude je fais la nounou le lundi, mais là à cause des travaux je n’ai pas pu les garder. Lundi prochain j’irai, je préfère laisser les ouvriers travailler quand je ne suis pas là. De toute façon il y a la gardienne, et puis je vérifie tout en rentrant.

Quand même, ils sont sans gêne, ces gros messieurs. L’autre matin, parce que je me lève à 5 heures tous les jours vous savez, et je prends le métro à 8 heures, enfin bref l’autre matin je leur avais acheté des croissants et préparé un café. Ils étaient contents, ça oui, mais quand j’ai demandé qu’ils ouvrent la fenêtre, ils avaient trop froid ! Ils sont gonflés quand même. Je préfère les chouchouter un peu, si ça peut les aider à faire du bon travail, mais parfois j’ai presque envie de leur taper dessus.

Ils se permettent tout. Lundi le plus gros des deux m’a demandé s’il pouvait utiliser les toilettes. J’ai dit oui bien sûr. C’était pour faire caca ! Et j’y suis allée après lui, je ne vous dis pas l’odeur d’ours qu’il a laissé. Faire caca chez moi. A 8h30 du matin. Non mais franchement ! Il pouvait pas chier chez lui avant de partir ? Ah ça je préfère venir ici au magasin pendant qu’ils travaillent. Il y a deux ans quand j’ai faire refaire les fenêtres ça s’est mieux passé.

Ma petite dernière va faire refaire ses carreaux elle aussi. Elle vit dans le 3e, elle est comédienne. Elle passe tout en double vitrage. Vous avez quoi vous ? Vous devriez en parler à votre agence, normalement c’est obligatoire maintenant d’avoir des fenêtres en double vitrage et en PVC. Mais bon, déjà, votre salle de bain. Mon pauvre jeune homme je vous souhaite bien du courage, les plombiers à Paris, c’est une aventure. »

Je suis sorti du magasin, tête baissée, tout perturbé par le monologue de cette inconnue. Un peu découragé. Presque démoralisé.

« 39 ans… Vieille connasse ! »

 

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2 réflexions sur “La vieille peau qui vendait des serviettes

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