Rencontre stambouliote : le Serbe idiot.

Le problème avec les idiots, c’est qu’ils sont, bien souvent, profondément gentils. A Istanbul, j’ai rencontré un idiot profondément gentil. Un Serbe. Un Serbe benêt, souriant et sympathique, que rien ne me permettait de mépriser.

Ce premier jour de voyage commençait plutôt mal. En raison d’un orage à Istanbul, mon avion a décollé de Paris avec près de deux heures de retard. En plus, mon écran tactile était pété. Vers la moitié du trajet, notre très rassurant commandant nous a annoncé que le temps était toujours dégueu à Istanbul et qu’il ne savait pas encore où on allait atterrir. Après quelques petits tours au dessus de la ville, il a en effet viré de bord pour survoler la mer de Marmara, direction Izmir. Ce changement a semblé ravir tout un groupe de touristes français en bob et marcel, qui évitaient ainsi une escale, mais moi, personnellement, ça me faisait un peu chier.

Finalement, en plein milieu de la mer de Marmara, une éclaircie a été annoncée et l’avion a refait demi-tour pour revenir à Istanbul.

« Oh les boules », a dit Roger, le chef des Bob-Marcel.
« Oh les ISTANBOULES ! », a ajouté son compagnon Maurice.
« AHAHAHAHAHAHAH ! », ont dit bruyamment les autres spécimens de leur espèce.
« Quel boute-en-train celui là alors ! », a fait remarquer Ginette, la femme du Roger susnommé.

trajet-avion

Je me demande quand même si la fin de ce trajet n’était pas juste une vaste blague du pilote.

Tous les avions qui tournoyaient dans l’espace aérien turc ont profité de la même accalmie pour se poser en même temps, si bien que le temps de passer une douane prise d’assaut, mes ongles ont poussé d’environ quatre centimètres. J’aurais pu rencontrer le Serbe idiot dans cette interminable file d’attente, mais non.

A 22h30, fort d’un tout nouveau tampon sur mon tout nouveau passeport, je sors de l’aéroport en trombe, car il ne me reste qu’une demi-heure pour arriver au Bunk Hostel, une auberge de jeunesse cool et sympa du centre ville où je suis attendu. Sans prendre le temps de réfléchir à une meilleure option, je saute donc dans un taxi. Son chauffeur n’est pas le Serbe idiot et parle aussi bien l’anglais que moi le turc. Je lui montre l’adresse de l’auberge et lui dis « Harder better faster stronger » pour qu’il comprenne que je suis pressé. Il me tend un casque doré.

En pleine course, ne sachant apparemment pas où il va, il appelle le numéro indiqué avec l’adresse et parle en turc à quelqu’un qui n’est pas le Serbe idiot, mais la nana de l’auberge qui m’attend. L’auberge en question est dans une rue piétonne. Le chauffeur me dépose devant et m’indique de monter par là.

Etroite, la rue piétonne est bordée de terrasses à la population éparpillée par l’orage. Pour la plupart, les personnes en terrasses sont des touristes. Des hommes turcs plus ou moins âgés se tiennent toutefois, par groupes de trois ou quatre, parfois seuls, autour des pas-de-porte des immeubles. L’animation des restaurants, les odeurs de poissons frits et la résonance de la langue turque me donnent l’avant goût d’un dépaysement tant attendu. Le sourire aux lèvres, dans ce décor étonnement reposant, j’en oublie presque de remarquer que mon auberge n’est pas là. Au croisement d’une deuxième venelle encore plus animée, je demande de l’aide à un marchand de poissons qui s’avère ne pas être, lui non plus, le Serbe idiot. Il m’indique un autre chemin, au bout duquel je tombe sur une file de voitures embouteillées. Parmi elles, le taxi que je viens de lâcher. Le chauffeur en sort et m’interpelle en turc. Grâce à l’efficacité de sa gestuelle, je comprends qu’il me dit : « Mais non gros teubé, t’es con ou quoi ? Ton hôtel de merde il est dans la rue là-haut, putain ! » Pour ne pas le vexer, je fais semblant de remonter, puis redescends dès qu’il a le dos tourné pour entrer dans mon auberge, qui était juste derrière lui.

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Nevizade Sokak, la rue de la soif d’Istanbul.

C’est dans cette auberge que j’ai rencontré le Serbe idiot. Le Serbe idiot était assis sur un canapé quand je l’ai vu pour la première fois. Il avait devant lui une table basse, et à côté de lui un Bulgare chelou.

Dans le salon-réception, les gens ne sont pas très causants, ni spécialement dynamiques. Pour un vendredi soir, l’ambiance est même assez naze. Les employés de l’auberge, trop occupés à déconner avec leurs potes sur la terrasse, ne reviennent vers nous que lorsque quelqu’un demande une nouvelle bière.

A peine mes affaires posées dans la chambre que, bien justement, je redescends au salon commander ma première bière turque. Dès la première gorgée, j’esquisse un sourire qui sent bon les vacances, puis m’incruste à la table basse autour de laquelle il y a le plus de meufs. Mon d’ordinaire si ravageur « élo, aïl ame Thibaut, aïl ame frenche » laisse indifférentes les deux Allemandes qui sont là (de toute façon elles sont grosses) mais éveille la curiosité du Serbe idiot.

Pietre est gentil. Pietre est gentil, mais il est idiot. Remarquant le manque de succès de ma tentative de sociabilisation, Pietre n’hésite pas à me tendre son plus beau sourire naïf et sa large main musclée. Bien qu’il ne réponde pas aux critères premiers de ma recherche d’engagement, je me laisse tenter par son approche. J’imbrique ma main dans la sienne, et Pietre engage la conversation. « Hello, I am Pietre ». Son accent de l’est est prononcé, mais pas assez précis pour que je puisse deviner les origines de Pietre. Il ne semble pas du tout le remarquer, car il poursuit la discussion par cette question tranchante : « You ? » Je lui indique de nouveau mon nom et ma provenance. A l’évocation de la France, il gémit un « Aaaah » approbateur, puis hoche la tête à la manière d’un mec bourré qui identifie un mot familier au cours d’un débat qui le dépasse. « First time in Istanbul ? », s’enquit-il. « Yes », réponds-je. « Very good ! Istanbul : very good ! Like it ! », fait-il remarquer tout en levant un pouce.

 

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Le lieu du crime

Le syndrome Bregovic

Pietre est petit et rond. Il a les cheveux ras et son T-shirt vert et sale laisse apparaître des avant-bras et des mains musclés. Si je n’ai pas besoin de beaucoup de temps pour remarquer qu’il est idiot, il me faut un moment pour comprendre que Pietre est serbe. C’est grâce à l’intervention du Bulgare chelou que je le découvre. Beaucoup plus à l’aise en anglais, le Bulgare chelou se sent plus intelligent que le Serbe idiot, et agit en conséquence. Plein de confiance en lui, il ne participe pourtant à notre conversation que parce qu’il vient de se prendre un double râteau par deux Coréennes. A peine Pietre et moi avons eu le temps d’échanger les premières politesses d’usage que le Bulgare chelou nous interrompt donc pour parler, en serbe, au Serbe idiot. Pendant les vingt minutes suivantes, Bulgare chelou tient le rôle de traducteur officiel de Serbe idiot. Un laps de temps suffisant pour apprendre que Pietre est un cuistot en recherche de travail à Istanbul, une ville qu’il connaît bien car son père est turc. Et qu’il est réellement idiot. De cette catégorie spécifique d’idiots qui ont l’air très heureux et que tu as envie de baffer parce qu’ils sourient tout le temps. A moi, en revanche, on ne me demande rien, si ce n’est de répéter mon prénom et d’en détailler la prononciation.

Une fois la glace brisée, le Bulgare chelou estime sa mission accomplie et se retire sans dire au revoir, et sans jamais m’avoir dit son nom. « You know Serbia ? » me demande Pietre, pas plus distrait par le départ soudain du Bulgare chelou qu’il n’est intéressé par ma personne. « No, but I like serbian music ». Il n’en faut pas plus à Pietre pour que son sourire déjà interminable s’allonge encore un peu plus, et que ses yeux endormis s’écarquillent de bonheur. « GORAN BREGOVIC ! » hurle-t-il, ravi. Je sursaute, puis rigole : « Ahaha, I have just seen him last week in a festival ! » « GORAN BREGOVIC », répète-t-il, avant de s’immobiliser totalement pendant une seconde et de se ruer comme un mort de faim sur l’ordinateur portable branché sur la sono.

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Goran Bregovic qui entend chanter le Serbe idiot. © Gero

Quinze secondes plus tard, du Goran Bregovic résonne dans tout le salon. J’aime bien ce son, alors j’en profite pour acheter une deuxième cannete de bière. Je propose à Pietre de lui en offrir une, mais il est trop occupé à chanter à tue-tête. Revenant près de lui, je lui demande de me traduire les paroles. Il s’arrête alors de chanter, lève les yeux au plafond, se lance dans une profonde réflexion, hésite une fois, puis deux, hausse les épaules avec un sourire, et se remet à chanter en serbe.

Le reste de la soirée se passe exactement de la même manière. Tout content d’avoir trouvé quelqu’un qui semble s’intéresser à lui, Pietre lance une longue playlist de musique serbe et chante en souriant. Chaque tentative de conversation est vaine. Je pense qu’il me comprend assez bien, mais Pietre est incapable de s’exprimer correctement. Il m’offre ma troisième bière, alors que lui n’en boit pas. De temps en temps, il passe son bras autour de mes épaules et me tape le torse de sa grosse main plate en disant : « My friend ! Ahaha ! ». Sa gentillesse est touchante, mais c’est pourtant mon agacement qui est grandissant. Plus la soirée avance, plus j’ai envie qu’il se taise. L’idiot m’exacerbe. J’aimerais trouver une bonne raison de le mépriser, mais son sourire constant rend la tâche impossible. Lui en tout cas, il a l’air de passer une excellente soirée. Finalement, sentant que je suis sur le point de m’énerver contre un individu certes fort stupide, mais également fort sympathique, je préfère aller me coucher, gardant un minimum de self-control pour le petit-déjeuner.

Disparu sans laisser de trace

Car le lendemain matin, alors que je me concocte une belle assiette turque au comptoir (tomates, concombres, olives, fromages, pain grillé et confitures), Pietre, déjà levé, m’interpelle bruyamment et me fait signe de m’asseoir à sa table. Le Bulgare chelou est là aussi. Pietre lui parle en riant. Je ne suis pas ravi de le voir, mais je m’en veux un peu d’avoir failli m’énerver la veille. Au moment où je m’assieds en face de lui, il me montre du doigt et tourne son poing devant son nez. Il me dit : « You, drunk ! Yesterday ! Drunk ! Aha ! ». Ma culpabilité disparait aussitôt. Il veut être sympathique, mais ne sait pas que la bienséance interdit de dire à un Breton qu’il est bourré alors qu’il ne l’est pas. Vexé mais poli, je souris en serrant les dents et lui dis que non, faut pas déconner, c’est pas non plus trois bières qui vont me coucher, merde, oh, ça va, hein. Il s’en fout et continue de rire et de se moquer sans méchanceté. Il me tape fort sur l’épaule en criant « My friend ! ». Je souris de nouveau, plus difficilement cette fois, et me concentre sur ma tartine. Inarrêtable, Pietre montre alors du doigt mon ramequin de confiture d’abricot en s’écriant « Honey ! Honey ! ». Je le regarde sans chercher à dissimuler un mélange d’indifférence et d’agacement, pensant très fort « Où tu vois du miel, crétin des Balkans, c’est de la putain de confiture ! ». Lui, jugeant que je ne comprends pas ce qu’honey signifie, me lâche son plus grand sourire et agite ses mains de chaque côté de son corps en imitant une abeille. Je l’observe stupéfait proférer des « Bzz Bzz » avec un sourire d’enfant, tout en cherchant, une fois de plus, une raison valable de détester un type aussi sympa.

Je n’ai pas le temps d’en trouver qu’il attrape son sac à dos, me sert vigoureusement la main en me disant « Goodbye my friend », et disparaît furtivement à l’extérieur d’une démarche godiche et débonnaire. Mon regard reste bloqué quelques secondes sur la grande porte d’entrée, puis je réalise que je ne reverrai probablement jamais ce type.

Comme pour m’assurer de ne pas avoir rêvé ce personnage, je cherche le regard du Bulgare chelou, que je trouve perdu dans le décolleté d’une des deux Allemandes. Je suis de retour dans le monde réel. Je bois une gorgée de café, étale un peu de confiture d’abricot sur ma tartine de pain grillé, et déplie une carte de la ville pour savoir par quoi je vais débuter ma première journée à Istanbul.

Pietre-Utopia

Neil Maskell, alias Pietre, dans Utopia.

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