Survivre à la nuit parisienne, #1 : Enfermé dehors

Six heures du matin. Il était 6 heures du matin quand je m’allongeais enfin sur un lit de fortune. Je soufflais et fermais les yeux, tout en sachant pourtant très bien que cette histoire de merde me rattraperait moins de quatre heures plus tard.

Ma soirée avait pourtant assez bien commencé. Je sortais du taf, j’étais posé sur le canapé d’une amie. On descendait quelques bouteilles de rouge et je me régalais de sa purée maison. Elle avait fait un dessert au citron, mais sans sucre. Du coup, c’était dégueu. Pas grave, on se marrait bien. Après dîner, on a quitté son appart direction les Grands Boulevards. On a rejoint un de ses potes dans un bar, super sympa. Une crème ce type, je l’aime bien. Il était avec deux nanas. Une des deux a pas arrêté de me faire du rentre dedans. Mais elle était un peu moche.

On s’est tous barrés avec le dernier métro. D’habitude, je suis du genre à traîner. Mais là, j’ai été raisonnable. Il était à peine 2 heures quand je suis arrivé chez moi. J’étais content de rentrer. J’allais pouvoir dormir et me lever tôt le lendemain. Sauf que je ne suis jamais rentré. Je me voyais pourtant déjà dans mon lit quand j’ai essayé d’ouvrir la porte. J’ai mis la clé dans la serrure. Normal. J’ai commencé à la faire pivoter. Logique. Et puis d’un coup, elle s’est arrêtée. Comme ça, sans prévenir. Elle s’est juste arrêtée, la clé. Coincée de traviole dans la serrure ! Cette connasse de clé coincée dans la saloperie de serrure de merde à la con de chier ! Complètement immobile qu’elle était ! Pas moyen de la faire tourner d’un millimètre. Ni de la pousser, ni de la tirer. Rien, quedal ! J’ai sonné, mais mon coloc était rentré dans son bled des Yvelines. Il passait son permis le matin suivant. Alors j’ai fait ce que toute personne censée aurait fait : j’ai forcé. Je suis bien resté une demi-heure à forcer sur la clé comme un teubé. Jamais elle a bougé ! J’ai insisté jusqu’à ce que je reçoive un texto de ma pote. « Suis bien rentrée. Soirée sympa ! Bonne nuit, bisous. » Je l’ai appelée direct. « Oui, c’est moi. Je peux dormir chez toi ? Nan parce que j’ai coincé ma clé dans la serrure, je suis enfermé dehors. Ouais. Je sais pas, elle était là et puis pouf, j’l’ai coincée. Non il est chez ses parents ce soir. Oui. J’ai presque plus de batterie. Je saute dans un taxi et j’arrive. Merci hein !»

Birdman-bathrobe

Moi, vu par Hollywood. #Birdman

En effet, il me restait 1% de batterie. J’allais pas aller loin… Coup de bol, pile au moment où je suis sorti de mon immeuble, un taxi libre s’est pointé ! Moi qui pensais que j’allais galérer pour un trouver un. Un signe que la chance a tourné ? Je suis monté dedans, et mon portable s’est éteint pour de bon pendant que j’écrivais un texto à ma pote. Pas grave, elle m’attendait de toute façon. Dix-sept euros plus tard, me voilà en bas de chez elle. Je me souviens du soulagement quand j’ai vu son nom s’afficher sur l’écran de l’interphone. J’ai sonné, ça a pas marché. J’ai re-sonné, ça a pas marché non plus. J’ai commencé à flipper. J’ai dit un gros mot. J’ai appelé de nouveau, et de nouveau ça a sonné dans le vide. J’ai dégainé mon téléphone, tenté de le rallumer, mais il était mort de chez mort. Alors j’ai attendu. Il était 3 heures du mat’. Trois heures du matin en plein Paris. Quelqu’un allait bien sortir ou rentrer dans l’immeuble. Y a du passage. J’ai continué à attendre. Quelqu’un allait forcément finir par ouvrir la porte de cette bâtisse de merde ! Sauf que non. Personne. Jamais. Pas même ma pote, qui aurait pu descendre voir si y avait pas un souci. Elle avait dû s’endormir. Amie indigne. Y a eu un passant à un moment, je lui ai demandé son portable. Il était cool, il voulait bien m’aider. Sauf que bien sûr, je ne connaissais pas le numéro. J’étais dans la merde.

Je suis resté attendre comme un con devant la grille pendant encore une heure. De temps en temps je retentais de sonner, mais jamais personne n’a décroché. De là où j’étais, je voyais l’ascenseur, avec le numéro d’étage au-dessus. En 1 h 30, il a fait un trajet du 5e au -1. C’est tout. Rien d’autre. Personne d’autre. J’avais mon chargeur avec moi. J’ai cherché un peu partout une prise électrique à l’extérieur. Sauf que ça n’existe pas, les prises dans la rue, en libre service. Ça devrait exister, c’est la moindre des choses. J’avais bien sonné quarante fois à l’interphone quand j’ai fini par mettre les voiles. Hors de question de repayer vingt balles de taxi, je me suis barré à Vélib’. Je devais traverser presque tout Paris pour revenir à Montparnasse. J’ai eu le temps de réfléchir aux solutions. Dormir sur le palier était la dernière option envisageable.

Option 1 : mon frangin. Il venait juste d’emménager à dix minutes de chez moi, mais je ne connaissais ni l’adresse, ni le code. Dommage, 27 ans qu’il me faisait chier pour les moindres conneries, je me serais fait un plaisir de le réveiller en plein milieu de la nuit. Option 2 : un appart, à cinq minutes à l’ouest, où deux copines vivent en coloc. Option 3 : un autre appart, à cinq minutes à l’est, où un pote vit seul dans son 13 m². Côté confort et espace, la coloc des filles arrivait clairement en tête. Côté me faire payer une bière par un mec que je réveille à 5 heures du mat’, y avait pas photo non plus. J’ai choisi de laisser les meufs tranquilles. J’ai préféré mon pote en caleçon à deux jolies nanas en nuisette.

En fait, j’ai surtout choisi celui qui ouvrirait le plus rapidement. Je me gelais les doigts sur ce putain de vélib, cette selle de merde me faisait un mal de chien et j’étais exténué. J’avais juste envie de rentrer dans un endroit chaud et de poser mon cul sur un truc moelleux.

Vélo-froid

Ma traversée de Paris.

A 5 h 10, après quarante-cinq minutes de pédalage et quatre étages à pieds, j’étais dans un petit couloir crade, devant la porte du studio de mon pote. J’ai encore hésité quelques secondes avant de frapper. Il a ouvert tout de suite, tout habillé. « Ben c’est à cette heure-ci qu’t’arrives toi ? Entre, il reste des bières dans le frigo. » A l’intérieur, assis sur le lit, un autre pote m’a lancé un borborygme inaudible. Et un rire gras. Il avait l’air bourré et content de me voir. J’avais complètement zappé, mais tous les deux m’avaient invité à passer en début de soirée pour un jeu de rôles. J’aime pas trop ça, les jeux de rôles. Hyper soulagé, je me suis décapsulé une bière et me suis posé à côté d’eux sur le pieu, pressé de leur raconter ce qu’il venait de m’arriver. A peine le temps de leur dire « putain, je suis enfermé dehors » qu’ils m’ont coupé aussi sec, me demandant gentiment de fermer ma gueule, fallait venir plus tôt, là ils regardent des vidéos de Julien Cazarre, il est trop marrant. Je n’ai pas insisté. J’ai branché discrètement mon portable, qu’ils m’ont tout aussi gentiment confisqué quand j’ai tenté de le rallumer. J’étais relou et je ne suivais pas les chroniques de Cazarre, qu’ils ont dit.

Quatre ou cinq vidéos plus tard, j’ai enfin pu expliquer à mes potes qu’on allait devoir se serrer parce qu’on dormait là tous les trois. J’ai aussi pu envoyer un texto à mon coloc, lui demandant de rapporter des outils de chez ses parents. Et j’ai appelé ma pote, celle qui s’était endormie en m’attendant. Elle ne s’était pas endormie en fait, et elle m’attendait toujours. Elle m’a engueulé, m’a demandé ce que je foutais. En réalité, son interphone était décroché. Et elle, elle a passé trois heures sur son canap’ à somnoler et à compter le nombre d’actrices qui peuvent apparaître en même temps dans deux films érotiques différents. Les joies de la TNT.

Et c’est là qu’à 6 heures donc, coincé entre les chiottes et la porte d’entrée, je me suis endormi. Presque paisiblement. Sachant que tout ce beau bordel n’était pas réglé et attendait déjà que je me réveille.

A 9 heures, je suis rentré chez moi. J’ai passé une nouvelle demi-heure à forcer sur une clé toujours immobile.

A 9 h 30, j’ai payé un bras le petit-déj de la brasserie au coin de la rue.

Entre 9 h 35 et 9 h 45, j’ai tenté trois fois d’appeler mon frère qui n’a jamais répondu.

A 9 h 50, j’ai appelé maman.

A 9 h 52, mon frère m’a appelé pour me dire que maman venait de l’appeler et que je suis con j’ai qu’à aller chez lui.

Mon coloc est arrivé à midi. Dans la panoplie d’outils qu’il a rapportés, j’ai choisi la pince. J’ai empoigné la tête de la clé avec la pince. Cette clé que je haïssais tant ! Je lui ai écrasé sa sale tête de poufiasse entre les mâchoires de ma nouvelle pote la pince. J’ai appuyé comme un damné. Je me suis débarrassé de toute la haine que j’avais accumulée. Mais au moment où j’ai commencé à faire tourner cette pétasse à l’intérieur du fourreau, BAM ! Je lui ai arraché la tête ! Décapitée ! Direct ! Bien joué : la clé était toujours coincée, mais elle ne dépassait plus de la porte.

On s’est dit que nous, on était des êtres intelligents et doués de logique. Et que cette clé, c’était un putain de bout de fer sans intérêt coincé dans un trou. On ne pouvait pas perdre. Alors on a insisté. Et un voisin est venu insister avec nous. Un voisin dont on se demande bien ce qu’il foutait quand je me galérais tout seul à deux heures du mat. Et, seule contre trois, cette connasse de clé nous a mis une branlée.

Pour finir, j’ai payé 118 € un serrurier.

118 boules, putain.

Et mon coloc n’a pas eu son permis.

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5 réflexions sur “Survivre à la nuit parisienne, #1 : Enfermé dehors

  1. C’est drôle, il est arrivé une expérience similaire à un de mes locataires mais il ne me l’a pas tout à fait racontée comme ça… Cette version est bien plus croustillante ;)

      • Honteuse ?
        Tellement d’autres adjectifs me venaient à l’esprit…
        Amusante
        Comique
        Drôle
        Rigolote
        Cocasse
        Marrante
        Badine
        Distrayante
        Insolite
        Divertissante
        Récréante
        Déridante
        Égayante
        Récréative
        Étonnante
        Originale
        Réjouissante
        Et juste un tout petit peu risible… :p

      • En ajoutant « vraie » à toute cette liste, elle devient donc ridicule ;)
        (Et un grand merci d’avoir choisi mon blog où écrire « récréante » pour la première fois sur internet)

  2. J’aurais ADORÉ avoir la primauté d’un mot -et en faire bénéficier votre blog ! Mais il n’en est rien :
    http://www.cnrtl.fr/definition/dmf/RÉCRÉANT
    Et bien que le choix d’utiliser récréant soit audacieux, voire carrément risqué, il ne convient pas si mal à une scène de visionnage quasi forcé de vidéos de Julien Cazarre (et qui frôle l’apogée comique de cette histoire: gros gros potentiel de marrade au paragraphe 8, donc) après déjà quelques heures d’errance nocturne dans Paris (et quelques sourires, poussés jusqu’aux oreilles, assortis de gloussements, accompagnés d’éclats de rire -contenus ou non- sur le chemin de la lecture).
    Tout ça pour dire, ridicule ou pas, MERCI de cette histoire comme de quelques autres sur ces pages qui surent m’offrir, comme à je l’imagine des millions de lecteurs assidus avant moi, quelques instants de volupté comique sur un transat ensoleillé de fin d’après midi.

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