Survivre à la nuit parisienne, #2 : Bourré à Vélib’

Six heures du matin. Je devrais être couché. Chez moi, chez elle, peu importe. Je ne devrais pas être ici. Cet endroit glauque. Une boîte à after, qui ouvre quand toutes les autres ferment.

Je suis trop soûl pour arrêter de payer 11 € des whisky-coca mal dosés. Cet endroit pue. Les mecs composent 95 % de la population. Le reste, ce sont des meufs qui se font harceler. Je suis dans un repère à mecs soûls. Des mecs soûls qui ne veulent pas rentrer sur un échec et qui tentent, encore et encore, jusqu’au dernier râteau. Les deux ou trois seuls qui roulent des pelles au milieu de la piste sont beaucoup moins admirés que méprisés. Cet endroit, c’est la courses des désespérés. C’est répugnant.

Je fais partie de ces supermans qui ont pécho. A ceci près que ça date de la boîte précédente. Ma présence dans cet endroit, en plus d’être indésirable, est donc totalement inutile. J’aurais peut-être pu rentrer avec elle, si elle n’était pas l’ex du cousin d’un pote. Ou du pote d’un cousin… Enfin bref, si ce n’était pas une mauvaise idée. Je suis dans une boîte glauque, et je roule des pelles à une mauvaise idée. Une mauvaise idée vraiment très jolie…

Plus le temps passe, moins le sol collant me semble horizontal. Ma vision est saccadée. J’ai l’impression d’être enfermé dans un film de Danny Boyle. Besoin d’air. Je trouve mon manteau et sors. A peine le temps de saluer ma mauvaise idée que je suis dans la rue. La rue tangue autant que le sol collant de la boîte glauque. Je vomis.

Je marche un quart d’heure avant de trouver une épicerie ouverte. J’achète et dévore le sandwich triangle le moins périmé du magasin, puis marche un autre quart d’heure avant de trouver un Vélib’. Je me sens un peu mieux. Je dois rentrer de Pigalle à Montparnasse. Nord, sud. Une grosse demi-heure, maximum. Il fait froid. Ça va me faire du bien.

Mes écouteurs enfoncés dans les oreilles, je prends les rues les unes après les autres sans savoir si je vais dans la bonne direction. Le froid engourdit mes mains nues sur mon guidon, mais je ne ralentis pas. Quand je doute de la route, je ne ralentis pas non plus. « If in doubt, Meriadoc, always follow your nose.» Merci Gandalf. Moi je suis bourré et à vélo, je prends le chemin qui descend.

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Comment je me vois quand je fais du Vélib’ bourré.

Dans une rue à gauche, deux policiers sont en train de contrôler une voiture. Dans un état d’ébriété avancé, je devrais continuer tout droit et les éviter. Sauf que mon état d’ébriété avancé, curieux, aimerait savoir s’il peut passer incognito devant un contrôle de police. La fierté est le pire ennemi d’un mec bourré. Contre toute attente, je m’engage alors dans le sens interdit pour passer devant les deux flics. L’un des deux me regarde arriver. Une fois à sa hauteur, il me parle. Je n’entends rien avec mes écouteurs. Il continue de me parler. Je le regarde. Il me regarde. Je tombe. Je m’écorche la main gauche, signant là la cicatrice la plus ridicule de l’histoire.

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Ce à quoi je ressemble vraiment quand je fais du Vélib’ bourré.

Ne perdant pas espoir de passer pour un quelqu’un de sobre et responsable, je me relève lentement, ramasse mon vélo, et m’approche du policier en marchant.

« Bonsoir monsieur. Vous avez bu de l’alcool ? », me demande-t-il calmement.

Je me concentre pour lui dire « pas beaucoup, quelques verres en début de soirée », mais je peine à mouvoir mes lèvres trop lourdes et lui réponds : « Heu ze ne, de… Hein ? Hum ? Oooooh. »

« Oui, ça se voit monsieur, remarque-t-il, incrédule. A votre place, je poserais le vélo, vous ne devriez pas rouler dans cet état. »

« Et jeeeee hum… pieds ? » J’essaye d’être le plus intelligible possible.

« Comme vous voulez, à pieds ou en taxi. Mais il ne faut pas rouler dans cet état, c’est dangereux. Et ce serait dommage de finir en cellule de dégrisement. » Je décèle un soupçon d’inquisition dans son regard. Je refuse de me défiler et cherche une vanne à lui lancer. Une connerie. N’importe laquelle. Un truc pour avoir l’air lucide. Et sobre, un peu. Son regard continue de m’inquisiter. J’ouvre la bouche, respire, puis la referme. « Ça va monsieur ? ». Je regarde par terre. Il m’a trop clashé. Je ne suis qu’un pauvre type complètement ivre.

Je répète plusieurs fois et tout doucement mon adresse au chauffeur de taxi. Il démarre et passe devant la station Miromesnil, me faisant remarquer malgré lui que je n’avais aucune idée d’où j’allais. Ce flic a vraiment bien fait de m’arrêter, en fait. Vingt minutes et autant d’euros plus tard, j’arrive chez moi, toujours ivre, mais en un seul morceau.

Il fait jour. Il est 8h30. J’aurais pu rentrer en métro.

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